Les Arditi del Popolo ("soldats du peuple")

Publié le par CNT Supérieur Recherche 87

Arditi del Popolo (soldats du peuple) est une organisation antifasciste née en 1921 de la scission de la section romaine des Arditi d'Italie dont l'objectif est de s'opposer à la violence des chemises noires (fascistes) en regroupant communistes, anarchistes et syndicalistes révolutionnaires.

Retour sur un pan méconnu de l'histoire antifasciste transalpine.    (texte de Geko dans le dernier Barricata).   

Les arditi del popolo constituent la première organisation antifasciste de l'histoire du XX° siècle. A quelques exceptions près, les reconstitutions historiques ignorent cet épisode. Outre la brièveté de leur histoire (1921-1922) et le fait que l'on préfère raconter les victoires que les défaites, il est nécéssaire de s'intérroger sur les raisons de ce vide historiographique. On peut sans doute en relever deux: il ya d'une part un malaise lié à l'influence de la culture guerrière, futuriste et d'annunzienne (largement récupéré par les fascistes) chez les arditi del popolo et d'autre part, les acteurs politiques de l'époque ne comprirent pas, dans leur grande majorité, la portée du phénomène fasciste et prirent leur distance avec cet antifascisme radical et précurseur.
Aujourd'hui, dans le smilieux autonomes et antifascistes italiens, on voit ressurgir sur les tee-shirts, sous l'épiderme et dans les les textes de chansons, le nom et les symboles des Arditi del popolo. Intéressons-nous à l'histoire de ceux qui, dès 1921, s'organisèrent pour assurer l'autodéfense prolétaire face au mouvement fasciste.


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L'arditisme et ses contradictions
         

C'est au cours de la Première guerre mondiale que le terme "arditi" est utilisé pour la première fois afin de désigner les troupes de choc de l'armée italienne. Ces unités d'élite se retrouvent vite entourées d'une aura particulière, mélange de crainte et d'admiration au sein de l'armée comme dans la société civile. Leur symbole, le glaive romain, renvoie au poignard utilisé dans le combat au corps à corps. Il occupe une place centrale dans l'équipement et finit d'alimenter une réputation gorgée de mythologie guerrière d'un autre temps. Toutes les conditions sont donc réunies pour voir se développer au sein de cette caste un esprit de corps particulier, l'arditisme, qui subsiste à la démobilisation au sein d'associations d'anciens combattants spécifiques; l'Associazione fra gli Arditi d'Italia (AFAI) puis, à partir de 1920, l'Associazione Nazionale degli Arditi d'Italia (ANAI). Cet arditisme se caractérise par un mépris affiché envers les valeurs bourgeoises traditionnelles auxquelles étaient opposée l'exaltation d'une vie dangereuse et aventurière.

Ce culte du courage et de la violence inspire le mouvement artistique futuriste qui se développe à cette même période. Politiquement, l'arditisme est le théâtre de contradictions qui trouvent leurs racines dans l'interventionnisme italien d'avant-guerre et la bohème futuriste, qui puisent aussi bien dans le nationalisme que dans le discours révolutionnaire socialiste et anarchiste. Longtemps reléguée au second plan par la fraternité virile des tranchées, cette ambiguité politique réapparaît à la fin de la guerre, notamment lors de l'épisode de l'Etat libre de Fiume (1), avant d'exploser face au développement de la violence fasciste. Qu'est-ce qui a bien pu pousser une partie des anciens arditi à se positionner aux côté du mouvement ouvrier révolutionnaire, pourtant fondateur de la première organisation antifasciste ?


Les années d'après-guerre 
      


Pour la grande majorité des ouvriers et des paysans mobilisés, la guerre n'a pas constitué l'expérience enivrante et exaltante décrite par la petite bourgeoisie nationaliste et futuriste. Après la démobilisation, le peuple italien rentre dans ses foyers le coeur meurtri et chargé de revendications. Le mouvement ouvrier, qui s'est manifesté depuis le début de la décennie par un fort mouvement pacifiste et des grèves insurrectionnelles dans les villes du nord pendant les combats, continue à se développer et débouche sur une ébullition prérévolutionnaire, en écho à la révolution bolchévique en Russie.
Durant ce que les historiens appellent le Biennio Rosso, "les deux années rouges" (1919-1920), on assiste à une multiplication des grèves, des manifestations insurrectionnelles, des mutineries au sein des régiments encore mobilisés (notamment en Albanie) et à des occupations dans les usines du nord et dans les grandes propriétés agricoles du sud. Face à la formation de conseils ouvriers dans la plupart des régions, le grand patronat italien décide de s'organiser en créant son propre syndicat en mars 1920, la Confindustria. Toutefois, les lock-out et les accords signés âr le patronat suffisent pas à entamer la détermination des organisation syndicales et des mouvements révolutionnaires.
C'est dans ce contexte que les Fasci di Combattimento ("faisceaux de combat") et leur squadre d'azione ("équipes d'action"), crées le 23 mars 1919 sous l'impulsion de l'ancien socialiste Benito Mussolini, volent au secours d'une bourgeoisie italienne terrorisée par le spectre de la révolution sociale.
C'est payées et logées par le grand patronat, équipées par l'armée et protégées par les carabiniers et la police, que les "chemises noires" multiplient les actions violentes contre le mouvement social.

                                        

Commence alors une litanie de meurtres de syndicalistes, d'expéditions punitives contre les manifestations et les piquets de grève et de saccage des bourses du travail, des locaux des organisations de gauche révolutionnaires et des "mairies rouges" qui ensanglantent toute l'Italie dans l'indifférence complice des autorités.
Parmi les adhérents des faisceaux de combats puis, à partir du 7 novembre 1921, du Parti national fasciste (PNF), on compte de nombreux anciens combattants et en particulier des arditi qui mettront leur savoir militaire et meurtrier au service des exactions anti-rouges. Ce lien entre arditi et fascistes dans l'immédiat après-guerre n'est toutefois pas unitaire puisque, dès 1919, Mario Carli, fondateur de l'AFAI, écrit en réponse à l'assault d'une bourse du travail par un groupe d'arditi un article intitulé "Arditi non gendarmi" ("Arditi, pas gendarmes!") afin d'exprimer sa vision de l'arditisme, incompatible selon lui avec les actions des mercenaires fascistes servant de chiens de garde à la bourgeoisie.
En 1920, les anciens arditi se réorganisent au sein d'une nouvelle association, l'ANAI, qui affirme, lors de ses assises nationales, son détachement par rapport aux "dérives bolchevisantes" des légionnaires de Fiume et adopte, de façon implicite, un positionnement pro-fasciste. Deux mois plus tard, face à l'augmentation de la violence fasciste, l'ANAI adopte des motions proclamant l'autonomie de l'association par rapport à tout mouvement ou parti politique.
Les liens sont rétablis avec Annunzio, alors partisan d'une politique de pacification nationale, et il est explicitement demandé aux arditi membres des faisceaux de combat de choisir entre le fascisme et l'arditisme. Les arditi qui refusent de rompre avec le mouvement mussolinien sont donc exclus et formeront plus tard la Federazione Nazionale Arditi d'Italia (FNAI), ouvertement fasciste. Une autre tendance minoritaire de l'arditisme n'accepte pas cette prise de position équidistante et neutraliste. Cette tendance, particulièrement présente au sein de la section romaine de l'ANAI autour du lieutenant anarchiste Argo Secondari, proclame la nécessité de se positionner aux côtés du prolétariat en lutte et frappé par la réaction fasciste.


Les Arditi del Popolo
         

" Tant que les fascistes continueront à brûler les bourses du travail, tant que les fascistes assassineront les frères ovuriers, tant que continuera la guerre fratricide, les arditi ne pourront jamais rien avoir en commun avec eux. Un gouffre profond de sang et de charniers fumants sépare fascistes et arditi."
C'est par ces mots que Argo Secondari justifie la fondation le 27 juin 1921 de l'Assiociazione degli Arditi del Popolo (ADP), issue de l'autonomisation d'une partie de la section romaine de l'ANAI se retrouvant sur des positions résolument révolutionnaires et antifascistes. Il précise dans un entretien: "que les mercenaires de la garde blanche sachent qu'est finie pour eux l'ère des saccages, des incendies et des expéditions punitives. Les Arditi del Popolo lancent aujourd'hui leur cri pour la défense armée des travailleurs et des bourses du travail. D'où qu'il vienne, tout acte d'abus contre les travailleurs et les subversifs sera considéré comme une provocation pour les Arditi del Popolo et la réponse sera implacable et immédiate". Les symboles de la nouvelle association antifasciste dérivent directement de l'esthétique ardito-futuriste: un crane coiffé d'une couronne de lauriers serrant entre ses dents un poignard. Le timbre directoire reprend quant à lui le glaive entouré de rameaux de laurier et de chêne.
Le 6 juillet, soir une dizaine de jours après leur création, les Arditi del Popolo font leur première apparition publique lors d'une manifestation antifasciste à Rome. Ils défilent à 2000, armés, sous le commandement d'Argo Secondari aux côtés des syndicats révolutionnaires et organisations ouvrières.
Cette démonstration de force a un écho rententissant dans tout le pays.

                                                       
Ainsi, au cours de l'été 1921, on voit apparaitre plus de 140 sections de la Lombardie à la Sicile, qui regroupent plus de 20.000 adhérents. Outre la volonté d'organiser militairement l'autodéfense prolétaire contre les attaques des Chemises noires, étant entendu qu'il n'a rien à attendre de la police et de la justice, l'adhésion aux Arditi del Popolo repose sur une lecture commune du phénomène fasciste comme réaction de classe aux évènements du Biennio Rosso. Le dénominateur commun est un sentiment d'appartenance de classe, cela explique la présence au sein de l'association de membres provenant des différentes tendances du mouvement ouvrier de l'époque (anarchistes, socialistes, communistes, syndicalistes révolutionnaires/anarcho-syndicalistes...et même quelques républicains et catholiques).
Les différentes sections se constituent en s'appuyant sur des structures locales de défense prolétaire déjà existantes telle que la Lega Porlétariat (liée au PSI et au PC), les Gardes rouges de l'occupation des usines, les Arditi Rossi, les Centuries prolétaires de Turin ou encore les groupes anarchistes "Figli di Nessuno" (" Fils de personne") à Gènes et "Abasso la legge" (" A bas la loi" ) a Carrare.

Partout en Italie, les incursions fascistes se heurtent aux bataillons des Arditi del Popolo et aux foules ouvrières et paysannes armées. Les premières victoires ne se font pas attendre: a Viterbe, à Livourne, a Sarazana et à Ravenne, les Chemises noires subissent de sanglantes débâcles.
A Rome, une grève générale est organisée du 9 au 13 novembre 1921 pour protester contre la tenue du congrès du PNF dans la capitale. Des émeutes éclatent et des barricades sont érigées dans les quartiers populaires imperméables aux tentatives d'incursion des fascistes. Ces derniers, venus avec l'intention d'organiser une répétition générale de la marche sur Rome, subissent de nombreuses pertes et restent bloqués dans le centre-ville. Pourtant, malgrès la multiplication des revers infligés aux fascistes, le front uni Arditi del Popolo se retrouve rapidement isolé politiquement face à la répression.
Dès le 4 aout, le Parti Socialiste et le syndicat réformiste majoritaire CGL signent un "pacte de pacification" avec les fascistes, entrés au Parlement depuis les élections du 15 mai 1921 grâce à une alliance avec les libéraux. Le deuxième point de ce "pacte" engage les deux parties à cesser "toute menace, voie de fait, représailles, punition, vendetta et violence personnelle" et le cinquième point stipule que " le Parti Socialiste affirme qu'il est complétement étranger à l'organisation et aux actes des Arditi del Popolo".
Le comité exécutif du jeune Parti Communiste d'Italie, crée seulement depuis un an, décide lui aussi de ne pas soutenir les Arditi del Popolo en raison de l'incompatibilité entre ces aventuriers romantiques et incontrôlables" et la nécessité, selon eux, d'inféoder l'autodéfense prolétaire au comité central du Parti par l'intermédiaire des maigres " Squadre Comuniste d'Azione " (2).

La seule tendance du mouvement ouvrier qui offre finalement un soutien inalliénable et inconditionnel aux Adrditi del Popolo tout au long de la période 1921-1922 est le mouvement libertaire et syndical révolutionnaire qui au travers de l'Union Anarchiste Italienne, des syndicalistes révolutionnaires/anarcho-syndicalistes de l'USI et du journal de Malatesta (Théoricien Communiste libertaire italien) Umanita Nova, contribue largement au développement et au soutien de l'organisation antifasciste radicale.
Les Arditi del Popolo, directement concernés par une circulaire gouvernementale contre les groupes armés (qui n'inquiètera jamais véritablement les milices fascistes), sont donc contraints à la clandestinité, ce qui affaiblit la structure de l'organisation au niveau national. Malgrès les coups très durs des fascistes et la répression d'Etat, on note la persistance d'actes de résistance armée portant la marque des Arditi del Popolo. Pour les raison évoquées précédemment, c'est dans les villes connues pour être des bastion libertaires et syndicalistes révolutionnaires que la capitulation de l'autodéfense prolétaire se fera le plus attendre. La marche vers le pouvoir des Chemises noires en 1922 ne se fait pas sans heurts, notamment à Carrare, la capitale du mouvement anarchiste transalpin, à Piombino ou dans le quartier populaire de San Lorenzo à Rome. Le 31 juillet 1922, lors de la dernière grève générale avant la marche sur Rome, ont lieu les ultimes batailles des Arditi del Popolo.
Dans la majorité des villes, l'Etat et les milices fascistes font régner un macabre silence, mais à Civitavecchia, Livourne, Ancône ou Gènes, il faudra plusieurs jours et de nombreux morts sur les barricades pour faire taire le cri du peuple en arme.
Enfin, c'est à Bari, et peut-être encoe plus à Parme, qu'à lieu le grand baround d'honneur de cette expérience d'autodéfense prolétaire. Dans ces villes, les milices fascistes ne parviennent pas à passer les barricades et doivent battre en retraite alors même qu'au niveau national, le sort funeste de cette guerre civile est définitivement scellé.

                                  
La stratégie des élites économiques et politiques italiennes visant à miser sur le mouvement fasciste pour gérer la crise sociale et politique de l'après-guerre et mater la révolution est donc payante. Le météore hybride des Arditi del Popolo, né dans les tranchées de la grande boucherie de 14-18, semble s'éteindre sur les barricades de Parme en 1922. Il continue pourtant à briller pendant les sombres années dans le coeur de nombreuses femmes et hommes qui ont connu le courage, la dignité et l'orgueil de classe de ces bataillons héroiques.
Que ce soit le bras anarchiste qui lance la bombe sur le Duce lors du tyrannicide manqué de 1926, ou parmi les partisans qui s'arment dans les montagnes italiennes à partir des années 40, il n'est ni rare, ni étonnant de retrouver les membres, les armes rouillées et la mémoire des Arditi del Popolo.

(1) Occupation de cette ville située à la frontière de l'Italie et de la Yougoslavie. A partir de 1920, Fiume devient un état indépendant. les "légionnaires de Fiume" deviennent favoorables aux idées révolutionnaires et proches du mouvement ouvrier en raison d'une très forte influence syndicaliste révolutionnaire de Alceste de Ambris, proche de Annunzio, auquel on doit la constitution autogestionnaire et progressiste de Fiume.

(2) Il est toutefois important de noter que de nombreux militants commnistes de base et même certains dirigeants refusèrent dans un prmeiers remps de se soumettre à ces directives et continuèrent d'agir au sein des Arditi del Popolo. La prise de décision du directoire du PC a été très critiqué par l'internationale communiste et notamment par Lénine.
 

                                                                  

Publié dans Théorie et histoire

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